jeudi 11 octobre 2012

Illuminations ferroviaires.

T.G.V Hendaye – Paris.

Il appuie son front fiévreux contre la vitre.Les deux garçons,  dans le compartiment côté couloir sont absents à tout ce qui les entourent. Certes ils sont sages, bien plus que les préadolescents d’il y a quelques années. Leur père a essayé  d’engager la conversation. En vain .
L’un, écouteur aux oreilles est affalé, béat les yeux fermés ; l’autre manipule son i pod avec une vélocité presque inquiétante.
Quelle déception cette semaine de vacances à Biarritz ! Il s’en faisait une joie depuis le temps qu’il n’avait pas été seul avec ses garçons, ce sont ses petits quand même !
Ils sont élevés par leur mère, son ex-femme et le compagnon de celle-ci. Il avait espéré retrouver certains moments d’intimité quand ils étaient tout petits ils se disputaient pour se lover sur ses genoux et prenaient sa main pour la passer sur leurs boucles brunes ou leur  chatouiller le dos; ils ronronnaient comme des petits chats... Certes, ils sont maintenant à l’âge de toutes les pudeurs et des manifestations d’indépendance, mais leur froideur inattendue à son égard l’a profondément  blessé. Après un divorce traumatisant  ils avaient été séparés trop longtemps , le lien était rompu et ne se renouerait pas. Les garçons avaient tourné la page ; il ne leur en voulait pas d’une attitude qui n’était sans doute qu’une réaction de protection, mais il avait failli pleurer quand le plus jeune avait parlé de « papa » et qu’il savait qu’il ne s’agissait pas de lui mais de « l’autre ».
Oui, un désastre cette semaine. Il avait plu presque tous les jours et le matériel de surf tout neuf était resté à l’hôtel. Pas question de les distraire avec une glace et un tour  de manège. Il avait loué une voiture, excédant de beaucoup le budget prévu, pour leur faire connaître le Pays Basque, ils avaient suivi indifférents et boudeurs.
Maintenant dans ce train il les ramenait à leur mère (étaient-ils avec elle aussi froids qu’avec lui ?) le cœur lourd, l’échec douloureux. Voudraient-ils le revoir plus tard ? Il en doutait . Et, lui, honnêtement, désirait-il refaire une expérience de ce type ? A Paris l’attendaient son petit studio de solitaire et surtout sa recherche éperdue d’emploi. Il avait tout perdu en même temps, femme, enfants, maison, travail. "Tu n'es pas le seul dans ce cas" disaient les rares amis qui lui étaient restés. Piètre consolation. De temps en temps son regard quittait le paysage défilant pour se porter sur les enfants avec une  charge d’amour intense qu’il savait, hélas, incommunicable.

                                                        Dax :- dix minutes d’arrêt

 T.G.V Paris- Hendaye.

Ah ! sa mère, égoïste, inconsciente, c’est elle qui aurait du convoyer la mémé. Pauvre vieille qui se fait toute petite avec ses mains qui tremblent sur ses genoux, qui lève constamment des yeux inquiets vers sa valise :
- Tu l’as bien calée au moins, elle ne va pas tomber ?…
Elle a du l’accompagner de nombreuses fois aux toilettes et pourtant elle s’est sans doute oubliée, une odeur acre a rejeté la jeune femme près de la fenêtre.
On ne demande pas à une petite-fille d’accompagner sa grand-mère, chérie de surcroit, dans une maison de retraite, un mouroir plutôt, un habitat en CDI, généralement de courte durée . Dès qu’un pensionnaire y meurt on fait appel au premier de la liste d’attente. Cela s’était passé ainsi pour mémé, mais sa mère, ah ! Sa mère lâche comme toujours, avait déclaré avoir trop de peine pour faire ce  lointain voyage.
Elle a des larmes plein les yeux et s’efforce de donner à sa voix un ton joyeux :
- Tu seras bien, mémé, la maison n’est pas loin de la mer, tu auras des médecins sur place pour te soigner, tu te feras des amies, tu ne seras jamais seule, il y a des animations…
-Ne t’inquiète pas ma chérie, si tu peux me téléphoner de temps en temps ce sera très bien.
Sa mémé elle ne la reverra sans doute jamais, tous leurs moments de tendresse lui reviennent en mémoire, trésor d’enfance et de jeunesse à jamais perdu, une grosse boule  monte dans sa gorge …

                                                 Dax :- dix minutes d’arrêt.

Elle a baissé la vitre et secoue sa longue chevelure dorée en étirant les bras  ;
De l’autre côté du quai, en face, Il passe le haut de son corps à l'extérieur pour humer la fraicheur de l’air.
Leurs regards se rencontrent dans un éblouissement immédiat. Ces yeux clairs si tendres il les attendait depuis si longtemps, elle trouve enfin ce visage mâle aux traits fermes auquel elle rêvait !
Maintenant ils savent que leur intense liaison ne durera qu’un instant. Il tente télépathiquement de lui raconter sa vie et tout le bonheur qu’il attend d’elle ... Elle lui transmet son besoin de tendresse et sa confiance en lui. Elle lui sourit, oui, d’un large sourire heureux, il y répond, timidement d’abord puis avec enthousiasme. Ils se sont trouvés ; ils se sont compris. Moment de pur bonheur.

Des annonces en cris ; des bruits sombres,des grincements tragiques.
Les convois s’ébranlent, en sens inverse, déchirant à jamais leur avenir.

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8 commentaires:

  1. Plaisir d'amour ne dure qu'un instant,
    Chagrin d'amour dure toute la vie.

    Comme quoi, la plupart du temps, il vaut mieux éviter de concrétiser, en effet !

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  2. bon nous voilà un bon texte pour lire en allant à la piscine
    je te fais le retour plus tard

    et je te te crois pas
    bachelard se lit comme du petit lait

    je te fais des gros bisous

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  3. Ton texte me fait penser à ma plus courte histoire d'amour:
    Nos yeux se croisèrent, en une fraction de seconde, nous sûmes que nous aimions. Puis la barrière du péage s'ouvrit, le feu passa au vert et nous nous quittâmes à jamais dix secondes plus tard...

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  4. merci pour ce beau texte le premier m'a renvoyé mon histoire avec l'enfant que j'ai élévé et dit d'une grandeur dans sa sobriété c'est de la tragédie antique contemporaine avec l'abréaction aristotélicienne, les autres on le même tenant je te remercie tu m'as fait beaucoup de bien pour gagner dans mon lâcher prise , c'est une des valeurs de beaux textes , il soignent ceux qui les lisent si l'histoire leur parle
    aprés les 4 mains c'est vers le livre à ta main que tu vas . je t'y encourage . françoise pain
    .

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    1. Merci Frankie tu es adorable de gentillesse.

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  5. Merci Manouche pour tes trois textes.
    flashs sur un quotidien banal à en mourir.
    résumés de la dureté de la vie.
    l'éphemère des sentiments ( absence, indifférence)
    l'éphemère de l'existence ( jeunesse, vieillesse, mise au rebut)
    l'éphemère du bonheur ( un regard, un regret)
    que le soleil qui rechauffe les coeurs soit toujours avec toi.
    bellemiche

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  6. J'ai beaucoup aimé ce texte où les destins se croisent, se font et se défont. Les trains passent, les vies passent, le temps passe......

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