mardi 25 novembre 2014

Le Scrabble





C’est jeudi. Peut-être va-t-il m’appeler. C’est un homme très occupé aux multiples activités professionnelles et sociales. Cependant il s’est réservé le jeudi après-midi et me convie parfois pour jouer au Scrabble.
Il y a longtemps que  nous  ne vivons plus ensemble. Nous avions autrefois tenté des explications, au cours de discussions que nous voulions dépassionnées. Chacun ayant sa version des événements décisifs du passé. Événements déformés par le temps écoulé, la mémoire sélective, la certitude pour chacun de s’être bien conduit. Ces rencontres d’incompréhension, de totale incommunicabilité  concluant qu’il n’y avait plus rien à sauver s’achevaient dans la colère pour l’un les larmes pour l’autre. Et cette impression atroce de se heurter à un mur.

Toujours amoureuse, être lucide sur un état de fait ne m’empêchait pas de désirer sa présence…

Lui avait décidé qu’il n’y  aurait plus aucune sorte de relation entre nous.

Mais ce silence total, cette absence cruelle, étaient pour moi une souffrance quotidienne. Il savait que ma porte lui était toujours ouverte mais il ne venait jamais me voir. Pour lui je n’avais plus d’existence.



Il jouait  beaucoup au bridge durant notre vie commune, je suppose qu’il avait continué, mais les amis de notre couple qui étaient ses partenaires, avaient disparu peu à peu. Il s’était mis au Scrabble. Un jour il m’avait appelée. Ma joie avait été de courte durée. J’avais eu du mal à supporter son « accueil » sans le moindre contact physique. Puis je m’y étais tristement habituée. Après un : "Bonjour, ça va" qui n’appelait pas de réponse nous nous installions  sans plus de part et d’autre de ce miraculeux carré.

Dès la première fois il avait édicté les règles générales auxquelles il avait ajouté les siennes, encore plus sévères, dont la principale était : « On s’applique et on n’échange pas un mot ». 
Sans y  réfléchir, simplement heureuse de cette possibilité de rencontre, j’aurais accepté n’importe quelle contrainte.

Assise en face de lui  j’avais tout loisir de contempler son cher visage. Totalement concentré sur le jeu il ne levait jamais les yeux sur moi. Cela me convenait parfaitement. Pendant qu’il combinait d’un doigt nerveux sur leur support,voyelles et consonnes, je scrutais son teint qui me renseignait sur l’état  de sa santé, la moindre ride apparue, j’admirais ses beaux cheveux maintenant grisonnants…Je sentais mon cœur gonflé à crever de tout  ce que j’aurais voulu lui dire de mes sentiments intacts, de ma triste vie solitaire. Surtout de tout ce que j’aurais voulu entendre de ce qu’était devenue la sienne de vie…

Au bout de quelques minutes de réflexion il alignait souvent les sept lettres d’un scrabble, un large sourire victorieux illuminait ses traits. J’étais aussi heureuse que s’il m’était adressé ! 
Bien sûr, je jouais à mon tour du mieux que je pouvais pour cacher ma distraction et rester une partenaire à peu  près à la hauteur. Parfois avec un mépris total du score et mon état de permanente distraction j’arrivais presque à son niveau. Mais il gagnait à  chaque fois.

Il avait toujours gagné.

7 commentaires:

  1. Ben heureusement! Maintenant tu as Igor... il joue pas au scrabble mais il se laisse caresser, lui! et il ne te quitteras jamais lui! Enfin, si... mais il ne l'aura pas voulu...

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  2. Triste histoire... Terrible amour qui empêche de jeter le scrabble à la tête du méprisant!
    Grrr....

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  3. Curieux c'est ma vie vue d'en face, sans le jeu.
    Bzzz...

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  4. O que nos faz amigos é essa capacidade de sermos muitos, mesmo quando somos dois.
    Pe. Fábio de Melo
    Obrigada querida pela amizade carinhosa!
    Um doce abraço, Marie.

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  5. L'égoïsme et l'amour ! L'amour rend aveugle. C'est un ivoirien qui le dit !

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