dimanche 15 juillet 2012

VOYAGE AVEC SA TANTE.


Sophie écrase sa cigarette, tordant rageusement, le mégot dans le cendrier de Daum cadeau de mariage de la tante Gisèle.
Pourtant elle avait arrêté de fumer depuis longtemps, sept ans en fait depuis qu’elle avait épousé Pierre. Pourquoi tout à coup ce besoin irrépressible ?
Elle se lève d’un geste nerveux. Sophie est grande, mince, elle habite remarquablement son fourreau bleu lavande d’une apparente simplicité. La porte fenêtre est ouverte sur le jardin à l’anglaise ou fleurissent dans un fouillis odorant et coloré le violet des iris et le jaune des roses à l’ancienne, les massifs de bégonias se déclinent dans tous les tons du champagne rosé au rouge cramoisi.
Sophie étire sa longue silhouette et prend une profonde respiration. Aura-t-elle ce soir le courage de parler à Pierre. Depuis quelques mois elle a conscience de faire une énorme bêtise mais, pense-t-elle, comme il est difficile d’arrêter ce mouvement, cette dynamique fatale. « J’aurais pu, peut être, me montrer plus ferme, refuser ces rencontres avec François… oui, j’aurais du. »
Gisèle, à son habitude sonne et entre en même temps, dans la foulée elle saute au cou de Sophie :
- Comment va ma grande ? Petit problème ? Sa manie de faire demandes et réponses ne l’empêche pas de constater le visage soucieux de sa nièce.
- Assez, Gisèle de « ces petits », c’est comme au restaurant quand tu t’éclipses pour un « petit » pipi…
- Quelle humeur, mignonne ! Cela ne te ressemble pas, confie toi à ta vieille tante.
C’est vrai qu’elle a pris un méchant coup de vieux cette bonne Gisèle. Elle met tellement de crème que son  front reflète la lumière, ses rides botoxées ont encore rapetissé ses yeux, et cette nouvelle teinture d’un roux agressif…Il parait que je lui ressemble, quelle horreur, enfin j’ai encore trente ans devant moi.
- Excuse, moi, tatie, qu’est-ce-qui t’amène ? Toute au plaisir de se raconter, je sais que ma tante oubliera de me questionner. Effectivement Gisèle se lance dans un monologue auquel Sophie prête une oreille distraite en préparant son plateau pour le thé.
- Imagine toi, non, tu ne peux pas tant c’est invraisemblable, tu sais Diego mon colocataire cubain, si bien élevé, qui dansait magnifiquement au Casino pour pouvoir  payer ses études de sociologie …ou de pharmacie je ne sais plus… et bien il est parti sans laisser d’adresse. C’est vraiment à te dégouter de la colocation. Tu me diras que je ne devrais prendre que des étudiantes, mais que veux tu les jeunes filles m’ennuient et comment être assurée qu’elles seraient plus honnêtes.
- Gisèle ne me dis pas…
- Mais oui, comme Ahmed, le précédent, Diego est parti avec mes économies. Maintenant j’ai tout l’été pour prendre une décision, à la rentrée universitaire, j’espère avoir plus de chance. Je sais, je n’ai pas besoin d’argent, mais la solitude, ah la solitude c’est dur ma petite et ce système de « coloc »  tout compte fait (c’est le cas de dire) bien pratique. Sais tu que je pars à Ibiza comme tous les ans la semaine prochaine ? Je n’y trouverai plus l’ambiance folle et tendre des années hippies, écologiques avant l’heure, et la gentillesse des iliens hospitaliers et pas encore pervertis « por el turismo » mais j’ai besoin de Méditerranée et de soleil et cela je sais où le trouver ! Gisèle ne murira jamais pense Sophie ; ses amants ses voyages, tout tourne autour de son insignifiante  personne. Qui suis-je pour la juger ainsi ? Je l’embrasse, elle est partie je suis soulagée d’être seule à nouveau.
Pierre va rentrer du Palais. J’essaye désespérément de mettre au point ce que je dois lui annoncer, dialogue virtuel, impossible je n’ai aucune idée de la façon dont il va réagir, on connait finalement si peu ses proches… Souvent Pierre me raconte sans les nommer, comment dans le secret de son cabinet il reçoit des femmes qui se plaignent de leur vie conjugale, celles qui l’agacent sont, bien que « pourvues » d’un époux aimant, sobre et travailleur se plaignent de ne pouvoir « se réaliser ». Elles sont incapables de définir cette réalisation rêvée, râle t-il, pourtant désirée au point de détruire une union solide. Des capricieuses, voilà, et quand il y a des enfants, heureux dans ce ménage, je joue contre mon intérêt professionnel de toute ma force de dissuasion. Scrupuleusement honnête  Pierre. Je suis mal armée en face de lui.
- Ya quelqu’un ? Pierre comme toujours s’annonce bruyamment, jette son maroquin fatigué dans l’entrée et pend à la patère sa robe noire toute froissée .
- Comment va chérie, bonne journée ? Il me semble que tu as une « petite » mine. Rien de grave ? Sophie a vraiment une sale tête, le remords, les regrets… Va-t-elle enfin m’annoncer sa liaison  avec François ? J’ai faim et j’attaque ma salade gaillardement pendant que cette pauvre Sophie picore avec un sourire contraint. C’était tellement prévisible : sept ans de mariage et l’arrivée dans mon cabinet d’un confrère-associé, célibataire, avec un physique à ridiculiser Georges Clooney himself ! Je ne peux pas dire que je n’ai pas eu mal. Sentimentalement, sexuellement, amour propre blessé, mais franchement rien de grave, par contre il ne faudrait pas que cette liaison affecte l’harmonieuse activité de mon cabinet qui va très fort après quelques années de galère. Enfin, Sophie aurait pu choisir son dentiste ou le notaire qui n’est pas mal non plus !!
- Délicieux ton gratin dauphinois ma chérie, mais toi, tu as vraiment chipoté…Ah ! Gisèle est passée, je l’aime bien ta tante, oh, moi rien de bien spécial, beaucoup de vols bénins avec des délinquants maladroits…
- Pierre je te propose de prendre le café dans le salon je voudrais te parler. Sophie a conscience de la stupidité de cette annonce digne d’un navet des années trente.
- Voilà , je… (Elle inspire à fond) j’ai une liaison avec François. Il n’a pas l’air étonné et vide son verre comme si je lui avais annoncé l’achat d’une nouvelle robe…
- Je le sais depuis le premier jour, cela fait, quoi, deux mois, trois peut être. Pauvre Gisèle ratatinée au fond du fauteuil elle ouvre de grands yeux. Bon. Et maintenant que penses tu faire ?
- Je te remercie de ta compréhension…François pense répondre à une possibilité qui lui est offerte de s’installer dans un grand cabinet d’affaires à Londres et… et, il m’a demandé de le suivre.
- C’est toi qui l’as proposé ou c’est lui ? Pierre s’inquiète ; cela fait une fichue différence ; impossible de se priver de la collaboration de François qui ramène au cabinet les affaires les plus juteuses.
- Mais qu’est que cela peut faire, s’énerve Sophie, finalement tu es indifférent, je ne voulais certes pas te faire de peine mais vraiment ta froideur me sidère !
- Il faut savoir ce que l’on veut, ma chère, moi je t’aime et  je veux te garder près de moi mais je sais d’expérience, qu’il est difficile de renoncer à une décision si elle est ferme ; est-ce ton cas ?
Sophie éclate en sanglots, la tension de ces derniers jours, la peur d’être découverte et maintenant cette attitude si raisonnable de son mari, elle est complètement déboussolée…
- Réfléchis, ta décision ne sera pas réversible, je pense que tu n’as pas suffisamment pesé le pour et le contre, prends un peu de temps et même un peu de distance… Tiens, j’ai une idée, pourquoi n’accompagnerais tu pas Gisèle à Ibiza ?
- Et François ?
- Ne t’inquiète pas pour lui, ni pour moi, au cas où cette éventualité t’effleurerait, pars sans prendre contact avec lui ; moi de mon côté je ferais comme si de rien n’était. Je vais le laisser mariner et j’aime l’idée de profiter de cette position de force…tranquille.
Cet embarquement à Barcelone est toujours mouvementé, dans la file hétéroclite des voitures à monter dans la cale du « Ciudad de Valencia » l’attente est longue. Des enfants courent entre les véhicules à l’arrêt, des femmes dégourdissent leurs mollets encore blêmes pendant que Monsieur stoïque sous la chaleur écrasante en grille une au volant .Tout à coup des cris, une galopade… Quoi ? Qu’est ce que c’est ? Une femme hurle :
- On m’a volé mon sac avec mes bijoux, mon argent, mes papiers, et puis mon Dieu, mes billets de bateau…
Du poste de police sortent deux argousins flegmatiques. Sophie s’approche avec d’autres badauds ravis du spectacle qui rompt l’ennui de l’attente. Une dame en pleurs explique qu’un gamin a attiré son attention sur un pneu prétendument dégonflé, pendant qu’un compère volait son sac, puis le passait à un autre, toute une chaine de voyous...
- Claro, es cada dia, son unos ninos gitanos, hay poca suerte de encontrarlos, constate le policier d’un ton apaisant.
Cette tirade policière désabusée ne console pas la malheureuse qui tremble de tous ses membres.
- Vous suivre nous à le poste…comme partout au monde ; c’est la plaignante qui est embarquée.
Le véritable embarquement commence ; au volant Gisèle forte de son habitude, passe sur les rails sans broncher. Aussitôt assaillies par l’odeur lourde du gasoil, chargées de leurs valises cahotées par câbles et boulons elles rejoignent leur étroite cabine pour une nuit étouffante. C’est le prix à payer pour découvrir à l’aube, dans une lumière de premier matin du monde, là haut ,éblouissante dans le soleil la vieille ville qui veille sur le port.
Tous les passagers mal réveillés agglutinés sur le pont sont charmés par la douceur de l’instant. L’accostage délicat est lent. Un bateau de la même compagnie quitte le port enguirlandé de rubans de papier hygiénique tendus entre partants et accompagnants. Du quai on crie : A Bientôt ! Dans toutes les langues, le voyageur dont le ruban se rompt en dernier est sûr d’un prompt retour  sur la Roqueta…
- Tu vas voir, Gisèle arbore un sourire radieux, comme cette île est merveilleuse, toi aussi tu succomberas à son charme.
Sophie se détend sur le port dans un des nombreux petits bars qui viennent d’ouvrir, parasols blancs déployés, garçons empressés, « café con leche et ensaimada »… Le grand Karl-Alfredo,   « L’Artiste » célèbre dans l’ile, s’approche souplement sur ses espadrilles catalanes à lacets noirs, il enlève son grand chapeau de paille pour embrasser Gisèle qui d’un mouvement discret glisse un lourd paquet dans le vaste panier ibizenco qui pend à l’épaule de son ami.
Seule Sophie a perçu ce mouvement et compris en un éclair d’où vient l’opulence de sa tante et le pourquoi de ses étapes annuelles à Barcelone. Mon Dieu, Gisèle, tante Gisèle !!
- Vois tu ronronne Gisèle, Karl-Alfredo et moi c’est une Histoire d’une quarantaine d’années,  « verdad amor » ?
Karl-Alfredo, s’incline en angle droit, claque ses talons de corde et se glisse dans l’étroite calle Mayor aussi dignement que défilant, légionnaire élégant, dans une vie précédent celle de hippie power flower et celle actuelle de fourgue patenté ; le plus honnête sur la place.
Sophie fait une rapide balance entre sa vie étriquée de « petite » bougeoise , ses problèmes, vus d’ici mesquins, de mari et d’amant, et celle de son aventureuse tante qui sirote son « cortado » avec des mines de chatte gourmande.
- Oui, ma chérie chaque année, avec quelques petits complices à l’ambition modeste je fais ma jolie pelote, si ça te tente je t’embauche on trouvera ensemble un filon encore plus juteux, avec toi une nouvelle et meilleure procédure… procédure, j’ai dit procédure ? Ça me fait penser aux deux innocents avec lesquels tu perds ta vie. Si, si !
Ce soir c’est la fiesta avec les Drag Queens à « L’Amfora », on va s’éclater !

5 commentaires:

  1. Très joli texte, bien troussé qui donne envie d'aller faire la fiesta avec les drag queens à l'Amfora. Merci de ton passage sur ce tout nouvel article...

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    1. Merci de ta visite et de ton indulgence qui mettent du baume... sur la pluie du jour !

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  2. je reviendrai lire ton texte car j'imagine même si tu les signe pas qu'il est de ton cru.
    tu m'as fairt rigoler avec l'africain qui retiens les montagne
    ton point de vue d'humour c'est jubilatoire et par ses temps sombres et généralisés nous avons besoin grandement de hauteur.
    à tout bient^to

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  3. On m’a volé mon sac avec mes bijoux, mon argent, mes papiers, et puis mon Dieu, mes billets de bateau…
    vraiment, cela sent le vécu!
    Si ce n'est vous c'est mon neveu qui s'est retrouvé sans valise, sans vêtement, il a du rentrer dare dare en short et en tee-shirt...
    Pas belle la vie?

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    1. Pas belle la vie? OUI, OUI, bien sûr !!

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