
Expérience enrichissante : relire Nabokov à différentes époques de la vie, après certaines étapes ou, hélas, traumatismes divers. Il faudrait aussi pouvoir changer de sexe pour avoir un autre point de vue…mais cela n’est pas en général à la portée du lecteur de base.
Reprendre les textes flamboyants à travers ces prismes variés pour essayer, sans doute en vain, d’en saisir toutes les nuances colorées et les musicalités subtiles.
« Lolita » a fait scandale, comment aurait-il pu en être autrement de ce récit de pédophilie, d’inceste et d’assassinat... Le secret actuellement souvent levé et les enfants victimes écoutés et secourus n’inclinent pas à l’indulgence à postériori, pour cet amateur de nymphettes.
Mais sommes-nous là, attentifs à ces lignes magnifiques, pour juger ; et juger qui ?
Le « récitant »objectif qui double le héros dans les passages trop délicats, semble le craindre qui multiplie les vibrants plaidoyers. Les excuses de l’anti- héros arguant même de ses séjours en établissements psychiatriques censés l’exonérer de certaine responsabilité, ses tentatives d’explications qu’il veut empreintes de dignité, droit sorties quant au fond d’un manuel freudien, n’enlèvent rien à sa culpabilité de fait. Parfois touchant Humbert s’auto-analyse à la loupe dans une complaisante morbidité. Parfois il se fustige à d’autres moments il s’absout. La passion selon Humbert est poussée dans un paroxysme très slave ; il pratique la haine de soi avec une effroyable lucidité. Lolita , petite victime aux manœuvres , aux mensonges inopérants, est sa prisonnière sans espoir même dans sa fuite et sa nouvelle vie, comme les papillons rutilants que Nabokov lépidoptériste acharné veut admirer à jamais dans leur mort épinglée… Nous partageons à tel point la folie amoureuse d’Humbert qu’elle nous rend presque insensibles aux personnages secondaires hauts en couleur et aux descriptions pittoresques des sites, routes et motels visités dans la longue errance de l’esclavage de Lolita. Pourtant quelle richesse que ce road movie dans l’Amérique puritaine !…
Magnifiquement écrit d’une imagination effrénée, avec des passages d’un romantisme échevelé, d’autres d’une drôlerie irrésistible le texte fourmille de citations savantes des meilleurs auteurs. Si nous voulons ne voir dans ce récit dramatique qu’une fiction totalement virtuelle, un jeu paradoxal de l’esprit nous oublions le crime presque jusqu’à comprendre cet « amour », cette perversion totale, cette obsession décrits de si belle façon….
Impossible de procéder à quelque citation, l’ensemble du texte dont la complexité découle aussi de la traduction française d’un texte anglais écrit par un romancier qui pense russe ( !) vibre animé de comparaisons, d’images inédites, de traits d’humour, de métaphores élégantes…
Rarement comme dans « Lolita » le drame fondateur et la manière dont il est décrit ne se sont après mille péripéties, fondus, égalitaires dans la démesure.
La littérature n’a rien à voir avec la morale, ce chef- d’œuvre en est l’éclatante confirmation.