Il gisait sur le lit mou et
moite, s’enfonçant dans cette douceur malsaine avec trop de paresse pour
bouger. Les volets clos sur l’intense lumière du jour laissaient passer une
lumière floue dans laquelle dansaient des poussières. Quand il laissait filtrer
son regard entre ses cils humides il était fasciné par la valse rapide des
pales du ventilateur fixé au plafond au dessus du lit. Son ronronnement berceur
lui paraissait tout à coup coupé par quelques ratés. Ouvrant plus grands les
yeux avec une sourde angoisse il imaginait sur lui la chute brutale de ce hachoir géant…
Paralysé par la torpeur et une toute nouvelle angoisse il imaginait sa chair,
ses os pulvérisés, l’odeur des liquides
infâmes dégoulinants sur les draps, la bouillie rougeâtre sur les murs…
Une question lui traversait
l’esprit : que resterait-il de lui dans cette chambre quand sa partie
charnelle ne serait plus qu’un infect tartare ? En vérité pas grand-chose,
en ce moment barbare il était assailli par un salmigondis de pensées fuyantes aux
lignes fondues par la chaleur violente avec
des présents aux contours incertains et des passés encore plus fumeux
qu’un mirage saharien…
Enfin il parait que le passé
conditionne le présent, alors…
Le premier souvenir était à ce point
récurrent qu’il se demandait si, à force de remémorations dans des
circonstances diverses, il avait encore quelque chose d’authentique. Pour le
principal, oui, sans doute. Il se voyait, recroquevillé dans un coin de la
cuisine, sur les carreaux bleus et blanc si froids que ses genoux tremblaient,
ou peut être était ce de peur. Très grands, là haut, son père et sa mère se
faisaient face. Son père poing levé hurlait, tout rouge, avec de grosses veines
sur le visage. Maman pleurait, un œil fermé qui virait au violet. Lui, tout
petit, impuissant pleurait aussi, les supplications qu’il croyait adresser à
son père restaient coincées dans sa gorge tétanisée. Cela avait duré une
éternité. Au fil des ans cette scène se reproduisait régulièrement sous ses
yeux effarés. La haine que lui inspirait son père grandissait au fil des années
ainsi que la pitié pour sa mère, pitié teintée de mépris : comment pouvait-elle
se laisser maltraiter ainsi ? Lui, paradoxalement, se réfugiait à l’école,
à l’église… on le citait comme l’élève
modèle : « Ange est tellement sérieux et appliqué, répétait la Directrice
et, sur le ton de la confidence, levant les yeux au ciel, pourtant dans son
milieu… ». Oui, son père l’avait fait baptiser Ange en souvenir d’un
lointain ancêtre sicilien. Quand Monsieur le curé le prenait sur ses genoux il
disait : « Mon Ange ». Il haïssait la directrice comme le curé.
Même le « Bon Dieu » ne parvenait pas à pénétrer dans son cœur
fossilisé.
Le second souvenir marquant
c’est le jour de sa Communion Solennelle que ses parents avaient décidé de
marquer par un repas avec parrain et marraine. C’était presque un repas normal.
Cette hypocrisie criminelle lui soulevait le cœur. Il savait, jour de fête ou
pas, comment s’achèverait la journée, invités partis, entre sa mère résignée et
son père aviné. A propos, ce dernier se levait de table, claironnant :
« Je vais chercher une autre bonne bouteille à la cave ». Ange le
suivit discrètement et le poussa de toutes ses forces du haut de l’escalier de
pierre. Puis il dévala les marches et s’assura que son père, étalé dans une
flaque de sang ne bougeait plus avant de crier au malheur. La mère pleurait à
gros sanglots. Le soir même Ange quittait la maison. Pour
cette famille chrétienne, quelle journée et quel horrible drame commentait-on
dans le village, à l’école, à l’église…
Le troisième souvenir, après
quelques années de galère, c’est la rencontre avec Luciano Manfredi. Près de ce
Capo reconnu et respecté de la pègre internationale Ange avait trouvé sa vraie
famille. Dévoué corps et âme à Luciano qui, malgré son jeune âge, l’avait intégré
parmi ses proches. Ange à défaut d’être heureux (il ne savait pas vraiment ce
que c’était) avait trouvé là un équilibre appréciable …
La sonnerie du réveil fit vibrer l’air gluant.
Ange récupéra en une seconde son long corps athlétique et se précipita sous une
douche froide. Il rasait sa barbe, encore légère, et le miroir lui renvoyait
l’image d’un jeune visage aux traits harmonieux et sereins.
De retour dans sa chambre il relut
encore une fois les documents relatifs au client du jour, l’ayant pisté ces
dernières heures il n’avait plus besoin de voir la photo jointe. Une bonne tête
le type. Comme pour tous les autres contrats auparavant, Ange ne s’attarda pas
sur le cliché qu’il brûla avec le reste dans le lavabo de cette chambre anonyme
qu’il ne reverrait plus.
Ange prit sa mallette
avec son arme qu’il avait vérifiée la veille. Comme toujours il était parfaitement calme, il ferait son travail proprement et Luciano reconnaîtrait en lui, une fois de plus, le meilleur de ses effaceurs.
Tueur à gage….Quand l'enfance conditionne toute un vie . J'ai aimé ton texte.
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